Mère et fils Réfugiés d’Hulluch

Une jeune servante confrontée à la grande guerre! « A partir d’un portrait ». Vous trouverez à la suite la chronique de mon arrière-grand-mère maternelle Marie ROUSSEL, réalisée après avoir trouvé le dossier « pupille de la nation » de mon grand-père Gustave BAUSSART.

sans-titre

Marie ROUSSEL, 1929

 

Enfance de Marie

Marie Louise ROUSSEL est née le 4 avril 1886 à Laventie (rue des amoureux). Elle est fille de Gustave, couvreur en pannes, et de Marie Catherine LEMAIRE, tous deux nés à Laventie (rue du paradis), y mariés et décédés. Marie est la benjamine d’une famille de 8 enfants, sa mère décède à peine 2 ans après sa naissance. La fille aînée de la famille, Fidéline, s’occupe alors de ses 5 jeunes frères et sœurs jusqu’ à son mariage à Laventie en 1891. Les ainés de la fratrie, des jumeaux, y sont serrurier et comptable. Marie a 10 ans lorsqu’ en 1896 son père se remarie. Le nouveau couple décède, lui en 1906, elle en 1905. Entre temps Marie quitte Laventie et devient servante dans la commune de Violaines. C’est alors qu’elle rencontre son premier époux Alfred Léon BAUSSART, domicilié à Givenchy-les-la-Bassée (rue d’Ouvert).

Premier mariage de Marie

Marie ROUSSEL et Alfred BAUSSART se marient à Givenchy en 1906. Son frère Louis ROUSSEL, ouvrier de ferme à Violaines est témoin. Alfred est ouvrier aux mines de Lens. Après la naissance de leur fils Gustave en 1907, le couple déménage à Hulluch, d’ abord 43 rue de La Bassée puis cité de la fosse 13, rue Nobel, leur dernier domicile commun, la première guerre mondiale venant affecter leur vie de famille.

hulluch

Fosse 13 des mines de Lens, Hulluch avant guerre, source BDIC.

Service militaire et appel à la mobilisation générale de son mari Alfred

Alfred BAUSSART est appelé à l’armée active au 94ème Régiment d’infanterie en novembre 1904, passé en disponibilité en septembre 1905, avec certificat de bonne conduite. Il effectue deux périodes d’exercice au 73ème RI en 1908 et 1913. Il passe dans la réserve de l’armée active en octobre 1907 au 273ème  RI d’ où il est rappelé en août 1914 à l’âge de 31 ans, pour faire campagne contre l’Allemagne.  Voir feuillet matricule sépulture et journal officiel .

  • Extrait de l’historique du 273è RI pendant la guerre 1914-1918 :

« Le départ. Dans la fièvre des premiers jours de mobilisation générale, le 273è reçoit ses réservistes – tous « gars du nord » et mineurs en grand nombre – et organise ses deux bataillons (5è et 6è). Le départ pour le front a lieu le 10 août 1914, par un bel après-midi, en gare de Béthune, au milieu des ovations et des chants patriotiques. Le régiment arrive à son point de concentration à Landouzy-la-Cour, près de Vervins, le 12 août. Il fait partie du 4è groupe de division de réserve, 51è division d’infanterie (général Boutegourd), 102è brigade (général Leleu). » Lieux des attaques : Dinant (Belgique) Voulpaix (Aisne) Pierre-Morains (Marne).

La guerre de mouvement finie dès l’automne 1914, commence la guerre des tranchées. Après l’offensive de la Somme (juin 1915), l’offensive de Champagne (octobre) où le régiment a perdu plus de la moitié de son effectif. Alfred BAUSSART est nommé caporal le 16 mars 1915. Il participe à la 2ème bataille de Champagne où il est tué à l’ennemi le 6 octobre 1915 dans le secteur de la Ferme Navarin, Somme-Py (Marne).

  • Extrait du journal « Le Miroir » du 17-10-1915 :

«… nous reproduisons une photo de notre avance en pleine action devant la ferme de Navarin, nos soldats profitant des trous d’obus pour s’abriter et tirer sur les lignes ennemies. »  

La ferme Navarin

le terrain de combat moderne: Devant la ferme Navarin en pleine action. Source Gallica

 

Devenir de Marie

Marie ROUSSEL son fils Gustave BAUSSART vers 1917

Marie ROUSSEL son fils Gustave BAUSSART vers 1917

Dès l’automne 1914, seule avec son fils de 7 ans dans la commune d’ Hulluch, elle est confrontée aux dures conditions de vie de la zone de guerre. Elle ne reverra pas son époux mobilisé. Sur le front, la bataille fait rage et les morts, peu à peu s’alignent dans les cimetières. L’essentiel du bassin minier du Nord Pas-de-Calais est sous contrôle de l’occupant allemand et le théâtre de violents affrontements. Une transcription du journal de guerre d’un médecin auxilliaire, Journal de guerre, dans le Nord du 3 au 10 octobre 1914 , permet de visualiser la situation des territoires et des populations dès le début octobre dans la région d’Hulluch.

la commune, en zone occupée, est au cœur de la ligne des combats lors de la bataille de Loos-en-Gohelle le 25 septembre 1915, où soldats allemands et britanniques se font face. Les positions anglaises sont alors déplacées vers la commune et au nord de la cité de la fosse 13. Les infrastructures minières passées sous domination allemande, les exploitations, comme la fosse n° 13 Saint-Elie, sont arrêtées voire détruites.

 

Ruines de Hulluch - Fosse n°13

Ruines de la fosse n°13 des mines de Lens

A plusieurs reprises, de 1914 à 1917, la paroisse d’ Hulluch est endolorie par la guerre, de nombreux combats, de nombreuses destructions dues aux bombardements.

Evacuation

Dès l’automne 1914, la zone de guerre se vide de sa population. Les civils restés sur place vivent la brutalité de l’occupant. Ci-dessous quelques extraits d’écrits de curés qui expliquent l’exode lamentable des civils.

  • Extrait de la conférence du curé d’Auchel :

« Dans les premiers jours d’octobre 1914 commencèrent à arriver des évacués des régions de Lens, Hénin-Liétard, La Bassée, Loos-en-Gohelle etc…La plupart ne firent que passer à Auchel où ils reçurent d’ailleurs un accueil très sympathique et des secours très précieux.»

  • Extrait de la conférence du curé de Barlin :

« La première quinzaine du mois d’octobre comptera pour notre paroisse, comme pour toute la région, parmi les plus angoissantes de la guerre. L’inquiétude augmente de jour en jour, car on croit savoir que les ennemis approchent : on les signale à Douai, puis à Lens, à La Bassée, à Armentières, aux environs d’Hazebrouck. Les flots d’émigrés qui nous arrivent de ces régions montrent bien qu’on dit vrai, hélas ! Oh cet exode ! C’est une des plus noires tristesses de cette période pourtant bien triste.»

  • Extrait de la conférence du curé de Carvin :

« Le 8 octobre…Ce soir-là, j’étais mandé à l’hôpital pour servir d’interprète. Le médecin-chef de la section de Croix-Rouge demandait sur le champ cinquante lits pour les soldats allemands et français blessés affreusement par les obus du 75, car la bataille était sanglante sur la ligne Loos, Hulluch, Violaines, Neuve-Chapelle, Radinghem

  • Extrait de la conférence du curé de Liévin :

« Le 4 octobre, les Allemands approchent, les forces opposantes françaises sont inférieures, elles se replient. L’exode des civils est lamentable : depuis 3 jours, c’est un flot pressé qui passe sans cesse, de nuit comme de jour. Des confrères me saluent au passage, deux couchent à la maison, ils fuient devant l’envahisseur…L’immense plaine de maisons, de Courrières à Vimy, à Grenay et Loos-Hulluch, est aux mains des Allemands

  • Extrait de l’administration du Pas-de-Calais pendant la grande guerre :

« L’organisation du service des réfugiés fut à ses débuts, fort modeste… Mais elle ne tarda pas à prendre des proportions considérables dès le mois d’octobre de la même année. Fuyant l’envahisseur, c’est par centaines de milliers que les habitants du Nord et du bassin houiller du Pas-de-Calais déferlèrent épouvantés à l’arrière des lignes ennemies. La majorité d’entre eux furent dirigés sur l’intérieur, avec Rouen comme centre régulateur, et l’on voit l’effort que dut alors faire l’administration préfectorale, au milieu du trouble profond que venait de créer l’invasion, pour obtenir soit par voies ferrées, soir par mer, et dans des conditions les moins pénibles possibles l’acheminement de nos malheureux compatriotes abandonnant leurs foyers. »

Réfugiés quittant la zone de guerre Nord 1GM

© IWM (Q 88116) Source originale. Réfugiés du Nord quittant la zone de guerre lors de la grande guerre.

 

Marie quitte certainement son domicile d’Hulluch dès les premiers jours d’octobre 1914. (Un élément reste à confirmer concernant la date exacte). Les habitants se sentent davantage en sécurité à la campagne, et entourés de leur famille, il est fort probable que Marie se soit installée avec son fils Gustave à La Gorgue, rue des Monts, chez sa sœur aînée Fidéline, celle qui l’a élevée au décès de sa mère.

La Gorgue

Un retour en arrière pour comprendre la suite des évènements. Lorsque Fidéline se marie à Laventie en 1891, Marie est alors âgée de 5 ans. Elle grandit au contact de ses nombreux neveux et nièces. Fidéline aura en effet la médaille d’or de la famille française, parution au journal officiel du 3 juillet 1920, pour 10 enfants.

Marie et son fils ne sont pas davantage en sécurité à La Gorgue. Très rapidement, les Allemands avancent (ou plutôt remontent, course à la mer) vers la plaine de la Lys, Laventie, le Nouveau Monde – La Gorgue, le Grand chemin. Octobre 1914 . Les populations fuient sur leur passage et toute la famille se réfugie à Tours.

Tours

Fidéline ROUSSEL, son mari Constant FAGOT et leurs enfants, Marie ROUSSEL et son fils Gustave BAUSSART, accompagnés de Jeanne Marie BOSSARD et sa mère Marie VERLEGEN d’Estaires, sont tous dits « résidant à Tours, n°7 rue Constantine ». Les uns en mai 1918 au mariage d’un fils de Fidéline, Elie Léon FAGOT, 26 ans alors aux armées (3ème division de cavalerie). Les autres en juillet 1918 au mariage d’un autre fils, Louis Constant FAGOT, 22 ans, exempté du service militaire qui épouse Jeanne BOSSARD, 23 ans.

Rencontre d’un jeune mobilisé d’Indre et Loire

Alfred Léon Florentin JAMAIN est né le 25 novembre 1897 à Reugny, canton de Vouvray, Indre et Loire. Il est fils de Sylvain, journalier agricole, vigneron, et de son épouse ménagère. Lors du recrutement militaire (classe 1917, 20 ans), il est dit terrassier de profession. L’ordre de mobilisation générale des armées du mois d’août 1914, modifie sa date théorique d’incorporation. C’est ainsi qu’il se retrouve au front alors qu’il vient d’avoir 18 ans. Il est incorporé au 5ème Régiment de Dragons le 9 janvier 1916. Il passe au 4ème Régiment de cuirassiers le 17 mai 1917 (ceux-ci ont abandonné la cuirasse en juin 1916 pour devenir cuirassiers à pied) puis au 3ème Régiment de Dragons le 7 février 1919.

Tours est la région d’origine d’Alfred mais aussi une ville de garnison (siège de la IXe région militaire où stationnent 7 000 militaires et 180 officiers de garnison, dont le 5e régiment de cavalerie (caserne Thiers) et le 8e régiment de cavalerie (quartier Lasalle). C’est ainsi qu’il s’est trouvé un compagnon d’armes Elie FAGOT, le neveu de Marie, avec qui il a fraternisé. Elie est à Tours en février 1915, comme l’indique son feuillet matricule. Alfred est envoyé en congés illimité de démobilisation le 3 novembre 1919 à Tours, 7 rue Constantine. Il retrouve alors Marie ROUSSEL et Gustave BAUSSART qui s’y étaient réfugiés.

Détail des services et mutations d’Alfred JAMAIN, régiments et domiciles.

Détail des services et mutations d’Alfred JAMAIN, régiments et domiciles. AD37

Après-guerre

Il est nécessaire d’établir les documents administratifs qui vont servir à l’obtention des différentes aides, pensions et allocations.

Retour au pays

La guerre terminée, les réfugiés regagnent leur domicile. Alfred JAMAIN, Marie et Gustave s’installent à La Gorgue, rue des Monts en août 1920. Alfred épouse Marie, d’onze ans son aînée le six novembre 1920 à la Gorgue. Leur fils nait le 19 août 1921 pour une courte vie, il meurt le 24 septembre suivant. Marie s’occupe à nouveau d’obtenir le secours dû pour Gustave, pupille de la Nation. Elle explique sa situation de veuve de guerre et réfugiée par courrier en 1921.

 

La Gorgue le 27 avril 1921

Monsieur le Président…La Gorgue le 27 avril 1921

Cote Archives Départementales du Nord : 11R43

Cote Archives Départementales du Nord : 11R43

D’autres documents dans l’article : Pupille de la nation

Elle n’obtient pas de subvention à la suite de sa demande. Son dossier est étudié mais elle s’est remariée en 1920. Son mari est charretier, touche une pension militaire et les ressources paraissent suffisantes. Le nouveau couple s’installe à La Bassée en 1927. Alfred est mineur, lui aussi aux mines de Lens.

 

Alfred JAMAIN

Alfred JAMAIN, carte obtenue par une descendante de son 2ème mariage

 

Peu de temps après leur arrivée dans leur nouvelle demeure, Marie décède à l’âge de 43 ans, le 29 octobre 1929, quelques semaines après le mariage de son fils Gustave le 14 septembre.

Bibliographie

Loos-en-Gohelle et la côte 70, Combattre en bassin minier occupé, 1914-1918, Yann HODICQ

Dans la tourmente de l’invasion 1914, Association « l’Alloeu terre de batailles 1914-1918 ».

Sources

Registres d’état civil, recensements de population, feuillets matricules, jugements : Archives départementales et municipales (62-59-37) – Archives du diocèse d’Arras transcrites sur Wikipasdecalais – Historiques des régiments, journaux officiels, Le Miroir : Gallica, bibliothèque numérique BnF – Collection photos personnelles.

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Publié dans Chroniques familiales Nord-Pas-de-Calais
One comment on “Mère et fils Réfugiés d’Hulluch
  1. Une autre histoire de famille intéressante, qui donne un aperçu vraiment fantastique sur le monde de TOUS les réfugiés de Première Guerre mondiale dans les régions dévastées de la France.

    Aimé par 1 personne

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